Mon ami Larry, exécuté.


J'étais sur mon ancien compte Facebook pour regarder mes memories. Ça m'arrive à l'occasion. J'ai ouvert un vidéo que j'avais publié, une niaiserie, puis le vidéo qui a suivi était un live que j'avais fait le lendemain de l'exécution de Larry. J'avais oublié.


En 2015, j'ai commencé à écrire à des prisonniers aux États-Unis. J'étais passionnée (je pense que c'est le bon mot!) par toutes les émissions du Canal Investigation, où on montrait des reportages sur les prisons, des vrais reportages et documentaires. J'ai toujours eu cette capacité à voir au-delà des apparences. Je ressentais une connexion à ces humains,


Un peu plus tard, j'ai commencé à m'intéresser un peu plus à ceux qui étaient sur le death row. Le couloir de la mort. C'est comme ça que j'ai connu Larry. Notre relation a commencé sur une drôle de note. J'avais écrit à Larry que j'avais lu sur son cas et que je ne le jugeais pas, malgré son crime. Il m'a répondu que le problème avec ma lettre, c'est que je prenais pour acquis qu'il avait commis un crime. Et c'était vrai. Cette première lettre m'a permis de prendre conscience des assomptions que j'avais. C'est plus tard que je me suis ouverte sur tout l'univers qu'est le monde carcéral aux États-Unis, un système bien plus brisé qu'on ne pourrait se l'imaginer.


Larry et moi avons échangé des lettres pendant quelques années. Toutes ses lettres, qu'il écrivait à la dactylo, étaient signée à la main, et il écrivait toujours SMILE, avec un bonhomme sourire. Il était doux et attentionné, il portait attention à tous les détails de ce que je lui écrivais, et une des choses qui m'a le plus marquées, c'était qu'il demandait toujours le nom des gens de qui je parlais, et il se rappelait toujours. Il demandait des nouvelles de ces gens-là dont je lui parlais. Je dis que ça m'a marquée, parce qu'étrangement, j'ai toujours eu un inconfort à nommer les gens par leur nom. Je parle plus souvent des gens en nommant le lien que j'ai avec eux. Mon mari, mon ami, une fille que je connais,.. Larry voulait connaître leur nom.


Quand tu entres en prison, tu perds ton nom. Tu es assez rapidement affublé d'un nickname, et tu deviens un numéro pour l'état. Larry était le numéro 999361. Quand je lui envoyait des lettres, c'est ce numéro que je devais mettre à la place de son nom. Pour Larry, un prénom était important. Il reconnaissait les gens dans leur unicité, leur entièreté, et surtout leur humanité, en les appelant par leur nom.


On était tellement convaincus, lui et moi, que ce n'était qu'une question de temps avant que la cour admette toutes les erreurs commises pendant le procès, qu'elle finirait par accepter la preuve ADN qui l'innocentait (entre autres preuves), on faisait des plans. Il voulait aller souper quelque part. Il n'était pas bien difficile. Il disait qu'il se contenterait d'un repas pris dans un parc, ou d'un trio McDo. Sauf que la cour du Texas n'a jamais voulu accepter les preuves. Rouvrir une enquête après plus de 20 ans, ce serait bien trop compromettant pour le système de justice. Innocenter un homme dans le couloir de la mort depuis plus de 20 ans, ça donnerait raison à tous ces gens qui militent contre la peine de mort.


Larry a passé plus de 20 ans dans sa cellule, 23 heures sur 24. Aucun contact humain, visite derrière une vitre tellement épaisse que tu dois parler dans un téléphone pour entre la personne devant toi, si près et si loin à la fois. Je me rappelle que c'est ce qui lui manquait le plus. Prendre sa mère dans ses bras, tenir la main de quelqu'un, sentir la chaleur d'un autre corps. Ça, et la pêche. Il disait que lorsqu'il sortirait, il irait passer ses journées à pêcher.


Je me souviens de sa détresse lorsqu'il a appris que sa mère était entrée d'urgence à l'hôpital. Elle n'allait pas bien. Il avait demandé à son avocat, Allan, d'envoyer un courriel à tous les contacts de Larry pour leur demander d'envoyer une carte de souhaits à sa mère à l'hôpital. Il me disait que si je passais par le Texas, il aimerait que j'aille faire un calin à sa mère pour lui.


Le 21 août 2019, je suis allée travailler, comme d'habitude. L'heure max pour arrêter une exécution est 18h. Si la prison n'a pas de nouvelles de la cour ou du gouverneur de l'état à cette heure-là, le warden de la prison doit procéder à l'éxécution. Je me rappelle que toute la journée j'avais gardé mon téléphone dans ma main à faire «refresh», en espérant qu'une bonne nouvelle sortirait à un moment donné. Elle peut se produire à n'importe quel moment entre 18h et minuit. Larry a été déclaré mort à 18h47.


Ça a été un choc. C'est quelque chose de difficile à «process». Les nouvelles que je lisais dans les journaux ne donnaient que peu de détails sur l'exécution. Son avocat a été présent, et nous a transmis les informations qu'on ne trouvera jamais ailleurs. Larry avait demandé à son avocat de prendre des photos. Il voulait qu'on voit ce que la substance qu'ils injectent aux condamnés à mort fait. Allan nous les a envoyées, ces photos. Il nous a dit les «vrais» derniers mots de Larry. Pas ceux qu'on retrouve dans les articles publiés. Troublant.


Quelques semaines après la mort de Larry je me suis rendue au Texas pour lui rendre hommage. Je suis allée manger dans un parc sur le bord d'un lac. Pendant que je m'y rendais, ma mère m'a écrit. Elle venait de recevoir la dernière lettre que Larry m'avait écrite, le jour de son exécution.




Je te laisse ici quelques liens, si tu as envie d'en savoir un peu plus.


Voici le lien du live que j'avais fait sur Facebook. Je t'avertis, je pleure tout le long.

https://www.facebook.com/didlou20/posts/10156164734895448?notif_id=1642629677323181&notif_t=feedback_reaction_generic&ref=notif


Voici le lien du vidéo Youtube que j'avais fait, avec des images du Texas Prison Museum, que j'ai visité quand je me suis rendue à la prison de Huntsville, où Larry a été exécuté.

https://youtu.be/UrDLu_I-Fz8


Voici le lien d'un article (en anglais) sur le site de Innocence Project, qui est un organisme qui travaille à temps plein à défendre des gens innocents dans les prisons aux USA.

https://innocenceproject.org/state-of-texas-executes-innocence-project-client-larry-swearingen-after-u-s-supreme-court-denies-stay/


Voici un article du Texas Tribune.

https://www.texastribune.org/2019/08/21/larry-swearingen-execution-texas/


Voici un épisode de podcast sur lequel Larry a été interviewé.

https://podcasts.apple.com/us/podcast/two-days-till-execution-death-row-interview-larry-swearingen/id1446352322?i=1000447304405



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